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Accès des femmes à la terre : la colère des dignitaires calmée au palais du roi Zéhè d’Agonlin

Olivier Ribouis
publié le Sep 28, 2019

Farouchement contre le droit des femmes à l’héritage des terres, des dignitaires et chefs traditionnels de la région Agonlin ont été éclairés avec les lois en vigueur au Bénin, au palais de sa majesté Zéhè, roi d’Agonlin à Covè où a pris fin vendredi 27 septembre 2019, la tournée de plaidoyer du Centre Afrika Obota et de la fondation Konrad Adenauer en faveur de l’accès des femmes à la terre dans le département du Zou.

acces-femmes-terre-benin-konrad-adenauer-stiftung Dignitaire Dah Dossou Légué à la cour du roi Zéhè

« Aucune femme ne peut hériter de terre appartenant à la collectivité. Si ça se passe ailleurs, moi, Dah Dossou Légué Pédro, j’affirme qu’il n’y a pas encore cette femme, aussi intellectuelle qu’elle puisse être, qui héritera des terres de ma collectivité... S’il y a une telle fille dans ma famille, qu’elle se garde de se hasarder à réclamer cet héritage. De toute façon, même si je l’observe en silence, elle ne pourra pas obtenir cet héritage. C’est moi, Dah Dossou Légué qui le dit ! ». Réaction à chaud ovationnée, d’un dignitaire à Covè au palais de sa majesté Zéhè, roi d’Agonli ce vendredi 27 septembre 2019 quand il a suivi un téléfilm en faveur du droit des femmes à la succession foncière.

C’est dans ce palais sis du côté de la place publique de Gounli que le Centre Afrika Obota et la fondation Konrad Adenauer ont mis un terme à une tournée de cinq jours dans des cours royales du département du Zou pour un plaidoyer en faveur du droit d’accès des femmes à la terre.

Pour Dah Dossou Légué, la seule possibilité pour une fille d’hériter, c’est à partir des biens acquis par son géniteur. « Il faut distinguer les terres appartenant à la collectivité de celles que les individus de la collectivité achètent par eux-mêmes après leurs études. Les filles peuvent hériter des terres inclues dans les propriétés privées acquises par leurs pères. Mais, pour ce qui est des terres appartenant à la collectivité, je n’ai jamais appris d’un ancêtre que ça se partage aux enfants filles ou femmes. Il faudrait que l’Etat ou les députés fassent attention au moment de voter les lois », a-t-il dit.

Comme lui, plusieurs dignitaires et chefs traditionnels ont  leurs conceptions de la possibilité pour les femmes d’accéder à la terre. J’accepte que nos sœurs et nos filles héritent des terres de leurs géniteurs. Mais, au grand jamais, on ne pourra répartir à part égale pour hommes et femmes. L’homme doit avoir plus de parts d’héritage que la femme sinon, que les femmes deviennent aussi des vodounon (gardiennes des vodouns de la collectivité) », défend Dah Donouvossi, un autre dignitaire contre l’idée de l’égalité de droit à l’héritage pour enfants des sexes masculin et féminin. Estimant que l’homme est supérieur à la femme, Dah Bossikponon, d’un ton imposant, postule ceci : « Si je n’ai que des filles, la loi peut dire que c’est à elles que reviennent les propriétés que j’ai acquises. Pas question qu’un frère vienne leur arracher mes biens. Pour quelqu’un qui n’a que des filles, elles représentent pour lui des hommes. Il n’y aura pas d’oncle quelconque qui leur prendra mes biens. Au cas où je n’aurai qu’un seul garçon au milieu de trois filles par exemple, tous mes biens doivent revenir à ce fils unique. Mes filles n’auront qu’à aller chez leurs maris ».

Parole aux femmes

acces-femmes-terre-benin-konrad-adenauer-stiftung Des femmes parlent à la cour du roi Zéhè

Quelques deux femmes ont pu se faire entendre dans la cour du roi Zéhè. Loin de vouloir des parts égales d’héritage de terre avec leurs frères, elles demandent plutôt l’indulgence des hommes avoir une petite portion. « Nos frères doivent nous permettre d’avoir une part ne serait-ce infime d’héritage parce que quand nos pères tombent malades, nous éprouvons beaucoup de mal même si ce sont les hommes qui dépensent beaucoup. Donnez-nous un peu d’héritage, nous ne demandons pas beaucoup », a prié Dovonou Ahandessi, vendeuse de sodabi et savons, également servante du roi au palais.  Même doléance chez Banoussi Houndéton, elle aussi servante du roi, mais vendeuse de poulet et de galettes communément appelées kluiklui. « Je prie nos pères de savoir raison gardée. Sinon, ils mourront sans soins… A titre d’exemple, mon père est tombé malade. Quand nous avons été à l’hôpital, le médecin a fait une ordonnance de  25.000 F CFA. Lorsqu’on a appelé notre frère, il n’est pas venu. C’est mes sœurs et moi qui avons cotisé pour régler la facture. Notre frère n’est apparu qu’au troisième jour. Aucune des nombreuses belles filles ne lui a fait à manger. Si quelqu’un délaisse ses filles, il souffrira dans sa vieillesse. Voilà un exemple que je viens de donner. Nous ne voulons pas avoir plus d’héritages que les hommes, mais, on doit donner une part aux filles ».

A la lumière de la loi et du cas de Danhomey

acces-femmes-terre-benin-konrad-adenauer-stiftung Sa majesté Alimagbè Yèdonou Glèlè

En portant le sujet devant les dignitaires et les rois, font savoir Justin Sèmassoussou Secrétaire nationale du CAO et son assistante Ella Alotchékpa, l’idée n’est pas de venir semer de la zizanie au sein des communautés et des familles. « Nous sommes venus vous parler de ce que disent les lois en matière de gestion foncière pour éviter que des dignitaires soient trainés devant les tribunaux », ont expliqué l’un comme l’autre en rappelant que la Constitution du Bénin fait état de l’égalité homme-femme et de principe, « nul n’est au-dessus de la loi et nul n’est sensé ignoré la loi »  même si elle n’est pas vulgarisée comme il se doit par les pouvoirs publics. A la lumière du code des personnes et de la famille ainsi que du code foncier et domanial, apprend Justin Sèmassoussi, les enfants sont égaux et doivent avoir une part égale d’héritages de leurs géniteurs, sans distinction de sexe et même s’ils naissent hors mariage civil. Le Secrétaire national du CAO explique également que la loi n’est pas aussi rigide qu’on peut le penser. Il est aussi mentionné dans la loi que les héritiers peuvent faire une répartition amiable sanctionné par un procès-verbal de conseil de famille devant les organes de gestion foncière prévus par le code foncier et domanial.

 Il n’a pas occulté le cas des terres appartenant à la collectivité. Tout en soulignant le droit des femmes d’y avoir part selon la loi, il a fait savoir que la collectivité peut toujours prendre des dispositions pour préserver des réserves qui serviront aux besoins d’entretien des divinités héritées des ancêtres. Pour ce qui est des épouses, seule la femme légalement mariée peut hériter de son mari et vice-versa.

En dehors de la loi, le CAO a fait appel à sa majesté Alimagbè Yèdonou Glèlè, prince héritier du dixième fils du roi Glèlè qui a régné sur le trône de Houégbadja dans le royaume de Danxomè. Ce chef traditionnel qui est actuellement Secrétaire général adjoint du roi régnant Kèfa Sagbadjou Glèlè apprend que le droit des femmes à l’héritage foncier est institué depuis le roi Agonglo. Cela, dit-il  s’est accentué avec le roi Guézo qui a institué l’unité des femmes guerrières, les fameuses amazones du puissant royaume de Danxomè qui a pouvoir sur toute la partie méridionale de l’actuel Bénin. « Depuis le roi Guézo, il est dit que la femme doit être considérée en tout parce qu’il n’y a pas de roi sans femme. La femme est en amont et en aval de l’existence humaine.  Dans le domaine agricole qui préoccupe la fondation Konrad Adenauer, les rois du Danxomè avaient déjà dit qu’il faut donner la terre à la femme si bien que dans notre royaume, il y a des femmes, notamment les Na qui sont aussi des chefs de collectivité et dirigent comme nous les hommes. Les Na ont des terres et gèrent comme nous aussi », a-témoigné ce dépositaire de la tradition séculaire.

Le roi Zéhè approuve et apaise

acces-femmes-terres-agonlin-konrad-adenauer-stiftung Sa majesté dada Zéhè, roi d'Agonlin

Maître des lieux, sa majesté Zéhè est lui aussi favorable à l’accès des femmes à la terre. Même s’il regrette que les parlementaires ne consultent pas les dignitaires et chefs traditionnels avant de voter les lois, le roi d’Agonlin approuve le plaidoyer du CAO et de la Konrad-Adenauer-Stiftung (KAS). « Dès qu’une loi est votée et promulguée, qu’on le sache ou pas, dès qu’on la viole, on se retrouve où on ne souhaite. C’est pour nous épargner des déconvenues de l’ignorance de la loi que la fondation Konrad-Adenauer et le Centre Afrika Obota sont venus nous parler du code foncier et du code des personnes et de la famille. C’est une bonne initiative à notre attention », a  reconnu le roi.  « Ce qui est dit n’est pas tombé dans des oreilles de sourd. Dignitaires, chefs de collectivités, prêtres de divinités et autres, nous avons bien reçu le message et nous allons agir en conformité avec les lois. Comme il est dit que les femmes ont droit à l’héritage des terres nous n’allons pas les duper puisqu’elles sont nos femmes, nos sœurs et nos filles. Tout se passera dans la concorde. Les femmes auront des terres à cultiver pour leur prospérité, celle des enfants et de nous aussi les maris », a promis sa majesté.

Satisfaction chez les initiateurs

acces-femmes-terre-benin-konrad-adenauer-stiftung Sa majesté dada Zéhè, roi d'Agonlin recevant des documents de gestion foncière chez les responsables de la KAS et du CAO

Au terme des cinq jours de tournées de plaidoyer dans cinq palais du Zou, la KAS et le CAO se disent satisfaits. Selon Mounirou Tchacondoh, le Coordonnateur de la KAS au Bénin, à Za-Kpota, Houègbo, Djidja et Agonli où ils ont visité cinq palais, les rois et les dignitaires ont affiché des engagements fermes à œuvrer au respect du droit d’accès sécurisé à la terre pour les femmes. Justin Sèmassoussi, le Secrétaire national du CAO qui a réussi à obtenir l’accord des rois et dignitaires pour recevoir le plaidoyer se réjouit également des résultats obtenus. Ces résultats, à son analyse, augurent d’un lendemain meilleur pour l’accès des femmes à la terre en milieu rural avec l’implication des chefs traditionnels pour lever les barrières des us et coutumes. Il espère avoir plus d’accompagnement pour toucher d’autres dignitaires de la région.

Cette tournée arrivée à son terme s’inscrit dans la mise en œuvre de la phase pilote du projet « Un seul monde sans faim » au Togo et au Burkina Faso. Le projet, selon le coordonnateur de la KAS, est financé par le ministère fédéral allemand de la coopération économique et du développement afin de lutter contre la pauvreté et la famine en Afrique avec la contribution des femmes.