SECURITE HUMAINE 1 Commentaire

Bénin: les conflits de la transhumance

Fidèle Kossou & Emmanuel Odilon Koukoubou (coll.)
publié le Apr 24, 2018

En Afrique de l’Ouest, l’intégration régionale est en marche depuis 1975 avec la création de la CEDEAO. Dans cet espace, il est prôné la libre circulation des personnes et des biens. Ce principe favorise entre autres le développement de la transhumance transfrontalière.

transhumants et agriculteurs dans un champ Eléveurs et agriculteurs dans un champ

Mais au-delà de la simple activité d’élevage, celle-ci est devenue un réel problème de sécurité dans la sous-région avec la montée en puissance des conflits. Pour nous en convaincre, nous choisissons d’examiner le phénomène dans le département du Plateau et dans la Vallée de l’Ouémé.

Un samedi de la mi-mars ! Nous quittons Cotonou pour le département du Plateau, dans le sud-est du Bénin. De Porto-Novo, nous passons par Missérété, Sakété, Pobè pour rejoindre Kétou. Au retour, nous descendons par la Vallée de l’Ouémé. Sur la route, nous sommes marqués par un défilé incessant de troupeaux de bœufs. Conduits par des éleveurs peulhs, ils circulent sur la voie publique, dérangeant parfois la circulation sur cette route restreinte, essaimée de nids-de-poule et fréquentée par des gros-porteurs, ce qui nous a contraint à conduire avec prudence. Nous sommes en pleine période de transhumance. Depuis décembre, les troupeaux de ruminants circulent dans le pays à la recherche de pâturages. Ce déplacement saisonnier de bovins est souvent source de conflits, menaçant la sécurité dans les Etats.

Un sérieux défi sécuritaire en Afrique de l’Ouest

Lorsqu’on aborde les questions sécuritaires en Afrique de l’Ouest, quelques sujets retiennent l’attention : le terrorisme, les trafics de tous genres (d’armes, d’êtres humains, d’organes humains, de faux médicaments et de stupéfiants), la piraterie maritime etc. La transhumance transfrontalière est peu citée comme facteur d’insécurité. Pourtant, elle est source de nombreuses violences dans la sous-région. Au Bénin, les morts et les blessés de la transhumance se comptent en des dizaines chaque année. C’est la conséquence des conflits devenus fréquents entre agriculteurs et éleveurs. La presse fait régulièrement écho de violences meurtrières dans plusieurs localités du pays. Ils mettent aux prises des acteurs de différentes nationalités, donnant un caractère multinational à ces conflits. On retrouve au cœur de ces violences, des agriculteurs sédentaires autochtones, des éleveurs autochtones, des éleveurs peulhs venus du Niger, du Burkina, du Nigeria… Le phénomène est présent au Bénin, mais aussi dans la plupart des pays de la sous-région.

Des conflits de plus en plus récurrents

Les agriculteurs reprochent aux éleveurs de conduire leurs bovins sur leurs champs de culture pour détruire leurs récoltes ; ce qui leur cause d’énormes manques à gagner. C’est ce que nous explique Etienne Ahoton, Président de l’Union communale des Agriculteurs d’Adjohoun dans la vallée de l’Ouémé. Ici, l’avancée des cours d’eau ne laisse aux populations qu’une petite saison pour leurs activités agricoles. Mais, cette période coïncide avec l’arrivée des transhumants qui mettent en ruine leurs champs. Etienne Ahoton cultive chaque année cinq hectares de maïs, deux hectares de piment, un demi-hectare de gombo et un demi-hectare de tomate. Presque jamais, il n’a pu récolter entièrement ses produits ; le passage des bœufs lui causant d’énormes dégâts. Dans la vallée de l’Ouémé, l’évocation de la transhumance provoque révolte, irritation et colère chez les agriculteurs.

A Pobè comme à Kétou, c’est le même état d’âme. Pour Eugène Hogbato, agriculteur à Adakplamè (commune de Kétou), le producteur ne peut pas rester inactif face à des bovins qui détruisent ses espoirs financiers.

Il rend donc les Peulhs responsables des violences qui surviennent. Pour lui, « ces transhumants sont porteurs de fusils et tirent sur les producteurs qui chassent leurs bêtes ». Sans réfuter cette réalité, Djodi Mamadou, responsable des éleveurs peulhs de la commune de Kétou insiste sur le fait que de nombreux conflits sont également provoqués par les agriculteurs. Ces derniers fomentent selon lui des assassinats prémédités de Peulhs transhumants, ourdissent des complots contre les Peulhs… Il nous a montré en exemple des images d’un Peulh égorgé et enterré l’année dernière à Adakplamè par les agriculteurs. Il dénonce aussi une autre catégorie d’acteurs qui provoquent plutôt les situations d’embrouille pour en profiter afin de voler les bœufs et les revendre.L’occupation des points d’eau et des aires protégés et le foncier sont également d’autres causes de conflit.

Possible escalade vers un conflit ethnique ?

Cette question paraît stupide, surtout pour beaucoup de responsables politico-administratifs qui sous-estiment l’ampleur des conflits. Mais il apparaît utile de tirer sur la sonnette d’alarme, tant les signaux d’un conflit d’une plus grande intensité sont présents. Dans nos entretiens avec l’agriculteur Eugène Hogbato et l’éleveur Peulh Djodi Mamadou, nous sentons clairement ces signaux. Les termes Peulhs, Fon, Yoruba, Kétois (habitants de Kétou) apparaissent fréquemment pour désigner les protagonistes. Ce ne sont pas les catégories socioprofessionnelles (agriculteurs et éleveurs) qui sont pointées du doigt, mais plutôt des ethnies. Les uns cachent à peine leur mépris pour les autres. Et la situation des Peulhs autochtones de Kétou en est illustrative.

Djodi Mamadou nous explique qu’ils vivent dans la psychose en temps de transhumance. Lorsque les Peulhs venus du Niger, du Burkina-Faso ou du Nigeria arrivent nuitamment détruire le champ d’un agriculteur fon ou yoruba et disparaissent, ce sont les Peulhs autochtones de Kétou qui en subissent les conséquences. Ce sont eux qui sont « traqués, condamnés et battus » pour les forfaits commis par des étrangers. Quand nous avons posé la question à Eugène Hogbato, il nous a répondu sans cligner des yeux que pour les producteurs, « Peulh, c’est Peulh », qu’il soit autochtone ou transhumant. Il ajoute que si le transhumant n’est pas appréhendé, son « frère » autochtone est appelé à subir les conséquences.

Lire Aussi: Immigration: des Béninois désireux de mourir en Allemagne

L’année dernière, des affrontements entre éleveurs peulhs et agriculteurs autochtones ont fait quatorze morts à Adakplamè, soit sept dans chaque camp. Djodi Mamadou parle de match nul « zéro-zéro », utilisant ainsi (peut-être instinctivement mais évocateur de l’état d’âme dans la région) un langage d’adversité et de conflit où la victoire est recherchée. Loin d’être alarmiste, on peut donc sentir de ces faits anodins, les représentations inquiétantes, les sources de conflits actuels et les signaux de futurs conflits. D’ailleurs,

Amidou, agriculteur à Adakplamè nous a confié que cette année, certains agriculteurs de sa localité se sont procurés des fusils et vont désormais au champ avec. C’est leur façon « d’équilibrer les forces avec les Peulhs transhumants qui circulent armés, sans être interpelés par les forces de sécurité ». Face aux risques de conflits de plus en plus élevés, des initiatives ont été prises aussi bien au plan national que régional, mais restent pour l’instant inefficaces, posant ainsi un sérieux défi de réforme sécuritaire.

Un défi de réforme sécuritaire

Dans le cadre sous régional, la CEDEAO a adopté en 1998, la Décision A/DEC.5/10/98 relative à la règlementation de la transhumance en Afrique de l’Ouest. Cette décision définit les conditions de déplacement et d’accueil du bétail. Elle détermine un mécanisme de règlement des conflits, instituant une commission de conciliation qui devrait connaître des différends en premier recours avant les tribunaux. Pour assurer la mise en œuvre de cette décision, le règlement C/REG.3/01/03 a été adopté. Malheureusement, la mise en œuvre de ces décisions présente quelques difficultés dans la pratique. On note en effet, des accords bilatéraux entre les Etats qui sont en déphasage avec les initiatives régionales. Pis, des mesures prises au plan national ne sont pas toujours conformes aux dispositions communautaires. Entre 1995 et 2003 par exemple, le Bénin avait décidé d’interdire la transhumance sur son territoire. Cette décision faisait suite à des troubles ayant fait officiellement 90 morts dans le centre du pays selon le rapport 2012 de la FAO sur la transhumance transfrontalière en Afrique de l’Ouest.

Au Bénin, une loi et trois arrêtés existent pour réguler l’activité. Mais ils paraissent visiblement inopérants. La révision des dispositions communautaires apparait donc urgente. Les textes nationaux devront s’y adapter afin d’assurer une harmonisation du cadre législatif règlementant la transhumance transfrontalière dans la sous-région.

 En attendant que cette réforme ne voie le jour, chaque pays se défend avec ses propres moyens. Le gouvernement béninois a ainsi décidé en Conseil des Ministres le 13 décembre 2017, de refouler désormais les transhumants à hauteur de Dassa pour les empêcher de poursuivre leur chemin plus au sud dans le pays. Le Comité national de gestion de la transhumance s’y active pour une mise en application dès novembre prochain, selon Valère Setonnougbo, Préfet du département du Plateau. Quant aux éleveurs Peulhs autochtones, l’autorité préfectorale nous explique qu’ils devront se faire recenser et se faire délivrer des badges afin de faciliter leur identification en cas de dégâts.

A (re) lire: Bénin-reportage: guide-mendiant est mon métier

Comme on peut bien s’en rendre compte, les conflits de la transhumance sont transnationaux. Les solutions à y apporter sont essentiellement à rechercher dans le cadre multilatéral. Les décisions prises n’ont pas réussi à régler la situation. Des réformes urgentes s’imposent. Mais en attendant leur avènement, les Etats entretiennent un imbroglio législatif qui favorise les conflits. Le défi de réforme sécuritaire reste entier.