POLITIQUE 1 Commentaire

Edit tôt : Bénin, l’arrêté de la vraie sorcellerie

Olivier Ribouis
publié le Sep 15, 2019

La vraie sorcellerie, c’est aussi, quand, dans un Etat, on dit à un citoyen, tu n’as plus droit à ton certificat de nationalité, parce que tu es recherché par la justice de ton pays.

sacca-lafia-severin-quenum Les ministres de la Justice (à.g.) et de l'Intérieur

«La vraie sorcellerie, c’est quand tu pètes en public et tu es le premier à dire:  "fuun ! fuun ! fuun ! ça sent mauvais, mais qui a pété ?", en faisant l’innocent. Dieu vous voit hein ! ». De pareille blague nous arrache souvent, non seulement des éclats de rires, mais aussi des approbations. Oui ! On approuve et on rigole !   Mais il y a aussi de ces blagues qui ne font pas du tout mourir de rire. Du coup, au lieu des MDR et des LOL, c’est plutôt avec l’émoticône au visage rouge sang qu’on réagit.

«La vraie sorcellerie, c’est aussi, quand, dans un Etat, on dit à un citoyen, tu n’as plus droit à ton certificat de nationalité, parce que tu es recherché par la justice de ton pays». Certains pourraient en rire puisqu’elle est d’un contresens aberrant, que l’on pourrait ne pas contenir un rire qui serait de type sarcastique.

A n’en point douter, ce pastiche de blagues de « la vraie sorcellerie», ne rencontrera point d’approbation de personne sincère, de conviction inébranlable. C’est pourtant cette blague de mauvais goût qui est traduite en décision exécutoire au Bénin. Le 22 juillet 2019, un jour comme tous les autres, pendant que les Béninois s’accrochent à la vie malgré toutes les difficultés quotidiennes qui sont les leurs, un arrêté conjointement signé du ministre de la Justice et de la Législation et le Ministre de l’Intérieur et de la Sécurité Publique interdit aux agents publics d’établir et de délivrer, au profit et pour le compte de personnes recherchées par la justice, des pièces et actes administratifs de l’autorité. Au nombre de ces actes de l’autorité, il y a des pièces fondamentales nécessaires à la justification de l’identité de l’individu et son appartenance à une nation telles que l’extrait d’acte de naissance, le certificat de nationalité, la carte nationale d’identité, le passeport, l’attestation de résidence, etc. Une liste non exhaustive de personnes visées est publiée en ligne et reprise par les médias.

Mais, on est où là ? Au Bénin, pays d’une tradition non moins légendaire de liberté et de droits de l’Homme ? On tombe des nues. On n’en revient pas. C’est décidément de la vraie sorcellerie, mais pas une blague. Pas besoin d’être un érudit du droit pour plaindre la violation flagrante de la présomption d’innocence qui prévaut jusqu’à une condamnation définitive assujettie à l’épuisement de toutes les voies de recours.

En fait, quand on parle de sorcellerie au sens béninois du terme, on pense à cet esprit cannibale qui pousse à dévorer ses congénères y compris le fruit de ses entrailles. Un esprit cannibalesque se serait-il emparé du Bénin ? On ne peut s’empêcher de constater qu’avec cette décision, l’Etat béninois prive une partie de ses citoyens de leur droit à la nationalité béninoise et fait d’eux des apatrides.

Même si un homme fort de ce pays a dit que le «Bénin étonne et étonnera le monde», à trop vouloir faire l’exception, on finira par faire du pays un chaudron du diable. Peut-être même qu’un chaudronnier s’active à cette fin machiavélique. Pour certains, qu’on a du mal à contredire, l’arrêté n’a pour but que d’écarter de redoutables adversaires politiques devenus persona non grata dans la course à la présidentielle de 2021 et dont les noms figurent parmi les "Wanted".  Il ne serait pas aisé de dire « faux ! », à qui voit à travers cet arrêté, une fosse à opposant avec la vague de révélation de dossiers de malversation et de mauvaise gouvernance dans lesquelles sont cités les hommes du camp adverse. Il faudra se le dire, et ce n’est pas être prophète de l’apocalypse, à multiplier des actes de la vraie sorcellerie, on hypothèque dangereusement la paix.