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Le Bénin veut jouir de son Vodoun

Olivier Ribouis
publié le Mar 31, 2020

Commercialiser ou mettre en tourisme le Vodoun, l’idée avancée par le gouvernement Talon fait des vagues alors que celui-ci croit dure comme fer tenir une manne à exploiter pour le développement et le rayonnement du Bénin. Plongée dans un débat où les opinions divergent et se raccordent.

Des adeptes vodoun

 

«Que Dada Sègbo, le grand suprême puisse nous accorder la parfaite santé - sans la santé on ne peut rien faire- … et la lumière - c’est la lumière qui nous éclaire. Quelle que soit l’opacité de l’obscurité, lorsqu’on a la lumière, on voit mieux, on voit clairement, on peut décider ; la lumière sans déclin, la lumière appelle la vérité, la lumière appelle l’amour, la lumière appelle la joie- ! Puisse toutes ses valeurs soient vôtre et autour de vous aujourd’hui et pour toujours ! ». 

C’est des paroles de prière Vodoun.  Seule dame sur la tribune du 26è acte du Forum culturel du Bénin dans la matinée du samedi 4 janvier, Micheline Adjovi s’est vue échoir l’honneur de faire cette invocation de bénédiction de Dada Sègbo en forme de vœux de nouvel an à l’assistance composée de journalistes et acteurs culturels avec l’autorisation de sa majesté Dada Hounon Houna 2, chef suprême de Vodoun-hwendo, roi des mers et des eaux. « Nous descendons tous des entrailles de femmes, et elles détiennent le pouvoir, ainsi soit-il ! », justifie et valide le dignitaire Vodoun visiblement pas macho.

Tradition ancestrale multiséculaire, le Vodoun est encore très présent dans la société béninoise. Comme de coutume depuis une vingtaine d’années, ce 10 janvier 2020, il a été une fois encore célébré tout au long de cette journée qui lui est consacrée. 

De divers couvents et selon les spécificités des divinités aussi diverses ; adeptes, prêtres, prêtresses dans leurs plus belles parures n’ont pas manqué de mettre en valeur le Vodoun dont ils sont fiers malgré le grand nombre et sans cesse croissant de chapelles chrétiennes et de courants islamistes qui occupent çà et là le terrain à Cotonou et dans l’ensemble des villes béninoises. Adeptes ou pas, tous les fonctionnaires béninois ont d’ailleurs profité de cette journée déclarée chômée et payée par les autorités du pays.

A moins de deux ans de la fin de son premier mandat, le président Patrice Talon accorde une place de choix au Vodoun dans le plan de développement du tourisme contenu dans son Programme d’action de gouvernement (PAG) qu’il a présenté en décembre 2016 avec faste à son arrivée au pouvoir. Une agence spéciale que gère José Pliya, fils du célèbre écrivain et historien béninois Jean Pliya y travaille.

Avec les ambitions affichées du président qui soutient que « l’Afrique est de culture Vodoun », journalistes culturels, gestionnaires de patrimoine, techniciens de l’Agence nationale de promotion des patrimoines et de développement du tourisme (ANPT) se demandent quelle sera la contribution véritable du Vodoun dans ce dessein.

Une controversée route des couvents

Pour mettre le vodoun au cœur du tourisme, les autorités béninoises ont déjà un projet béton : « La route des couvents ». La dénomination est calquée sur celle de la célèbre route des esclaves à Ouidah, mais, « La route des couvents » est un circuit touristique plus vaste qui va relier plusieurs villes béninoises où le culte Vodoun est hyper présent.

Dans la tête de José Pliya, le schéma du nouveau projet qui doit prendre corps en janvier 2021 est déjà tout tracé avec toutes les facilités pour offrir une belle visite au touriste.

« Je prends l’exemple type d’un touriste qui arrive et dit "je veux allez voir le Vodoun Sègbolissa". Il arrive, il est pris en charge soit par un tour-opérateur, soit par un guide. Il se gare, un parking pour l’accueillir, une buvette pour boire, des toilettes pour qu’il puisse se soulager…Dans la cour principale, une introduction à cette divinité et puis très vite, une visite guidée qui est à la fois, visuelle, sonore mais également tactile parce qu’on va lui expliquer, au-delà des vertus que ce Vodoun apporte à ses adeptes, comment ça fonctionne », a rapidement esquissé le patron de l’ANPT dans un entretien à Radio Frissons, le 10 janvier.

« C’est des visites qui vont durer une heure et une heure et demi à peu près. Une sortie de Vodoun, ça peut être le Zangbéto, des danseuses, des chanteuses qui peuvent venir agrémenter la visite pour ces groupes de touristes et qui en sortant ont, comme toujours dans une espèce de musée ouvert, des objets à acheter, une possibilité de se faire la divination Fâ », a ajouté l’homme de confiance de Patrice Talon pour le développement du tourisme béninois.

Avec un projet bâti autour des couvents, haut lieu d’initiation où les pensionnaires acquièrent des connaissances dans plusieurs domaines, c’est au contact du Vodoun que le gouvernement béninois promet d’amener les touristes. Mais, le projet suscite des controverses.

Dr Franck Ogou est chercheur et gestionnaire de patrimoine. Cet initié a beaucoup de réserves sur le projet. « Il n’y a pas de tourisme sans évènement, sans date et sans lieu. Quand j’entends qu’on veut mettre le Vodoun en tourisme, c’est très intéressant. Mais, autour de quels évènements, autour de quelles dates, autour de quels lieux on organise ce tourisme ? Ce sont là mes premières questions et mes interrogations », pointe-il d’abord.

Le scientifique et fin connaisseur de l’enjeu, relève que faire le tourisme autour du Vodoun, est une forme de tourisme religieux. A ce sujet, il y a manifestement un intérêt pour le Bénin à s’y mettre.  Ces dix dernières années, apprend-il, à partir des chiffres de l’Organisation mondiale du tourisme, le tourisme religieux est en tête de peloton de toutes les autres formes de tourisme et ferait déplacer 40% des touristes dans le monde.

« Sous cet angle, le Bénin est riche de sa culture et peut être vu comme cet homme assis sur de l’or mais qui pleure parce qu’il se dit qu’il est pauvre », commente le chercheur qui pense que « c’est sûrement ça qui a motivé les dirigeants actuels à mettre en tourisme le Vodoun ».

L’importance du tourisme religieux dont parle le chercheur est relevée par l’école supérieur de tourisme en France. « Près de 6 millions de personnes viennent à Lourdes chaque année, ce qui en fait le 3e lieu saint le plus visité en Europe, après le Vatican et Fatima au Portugal. Or, au-delà de l’aspect spirituel, ces visiteurs représentent aussi un enjeu économique, car ils restent des consommateurs comme les autres », indique l’école.

De l’idée à la concrétisation, à l’entendement de Dr Ogou, « il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte pour ne pas dévoyer ce que nous avons et ce que nous sommes ».  Estimant à ce sujet qu’il y a des choses qui se font et qui pourraient être vues comme des « atteintes à l’image, à l’intégrité même du Vodoun ».

Dr Ogou dont le patronyme désigne le dieu du fer et de la guerre, dit à propos du projet de la route des couvents que « c’est un projet qui n’est pas très clair ». Pour cause, fustige-t-il, « on ne peut pas vendre le Vodoun. Il y a des termes aujourd’hui qui frustrent.  Ceux qui utilisent ces termes ne sont même pas au fait de ce dont ils parlent ».

Le terme « Commercialisation du Vodoun » sorti par qui on ne sait, gêne également le chef suprême de Vodoun-hwendo, roi des mers et des eaux.  « Il y a certaines expressions que nous avons du mal à comprendre. Familièrement, nous disons déjà qu’on n’achète pas le Vodoun. (l’air embêté), au point qu’on en vende ! », souligne sa majesté Dada Hounon Houna 2. « Commercialiser ? Je ne sais pas. Est-ce que nous voulons mettre ça sous la forme de scène, de théâtre ? », s’interroge le dignitaire qui constate des imitations de Vodoun pouvant prêter à confusion avec les professionnels de danses et ballets.

« Il y a des gens qui miment tellement les adeptes du Vodoun en transe au point où on se demande où se trouve le vrai Vodoun. C’est sans mesurer les conséquences. Le Vodoun ne refuse pas qu’on l’imite, mais, si l’imitation a des conséquences, on ne peut pas le savoir tout de suite », explique l’homme de blanc vêtu avec son chapeau traditionnel orné de dessins d’emblème.

Le scientifique comme le dignitaire pensent qu’il y a lieu de revoir les termes. L’un des problèmes qui pourraient se poser dans la réalisation de la route des couvents est l’organisation de manifestations de rituelles Vodoun. « Quand nous faisons des manifestations de Vodoun, ce n’est pas pour soi-même. C’est pour répondre à certaines obligations envers les esprits, poser des actes qui peuvent contribuer au développement de la localité et du pays », a expliqué le gardien de la tradition.

La route des couvents n’est pas la seule initiative du gouvernement béninois pour la mise en tourisme du Vodoun. Le ministère de la culture et du tourisme à travers son bras opérationnel, l’ANPT, pense construire des arènes Vodoun. Le gestionnaire de patrimoine Franck Ogou appelle aussi à la prudence.

« J’ai entendu le gouvernement dire qu’il veut construire des arènes Vodoun. On parle d’arènes de Vodoun masqué, de Vodoun non masqué, donc des lieux où les divinités peuvent donner des spectacles. Tout ça doit être pensé, réfléchi et discuté avec les gardiens de la tradition. Je pense très fortement que ce sont des réflexions qui doivent être faites non pas dans des bureaux, mais, sur le terrain avec les gardiens de la tradition pour qu’ils nous aident à savoir quelle est la limite » à ne pas dépasser.

Il y a possibilité de profiter du Vodoun

Dignitaires et chercheurs pensent comme le gouvernement de Patrice Talon, que le Vodoun reste un trésor à exploiter pour le développement du Bénin.  Micheline Adjovi, adepte, passionnée de Vodoun à fleur de peau et auteur d’ouvrages consacrés à sa religion apporte une clarification sans laquelle la confusion demeurera autour de la mise en tourisme du Vodoun. 

« Dans le Vodoun, il y a l’aspect cultuel qui est réservé strictement aux initiés et aux adeptes. Mais, il y a aussi l’aspect culturel », se prononce-t-elle. « Quand on fait les sacrifices dans le temple, au couvent et les adeptes sortent pour s’exhiber, montrer la magnificence du Vodoun Yèhoué, ça attire. C’est là où on peut parler de l’économie touristique. Des gens qui viennent pour voir, ils viennent en payant leurs billets et quand ils sont là, ils dépensent et leur argent reste chez nous », explique Micheline Adjovi.

En référence au 10 janvier qui fait venir du monde au Bénin à l’occasion de la célébration annuelle des religions endogènes, elle pense qu’il y a possibilité de maintenir l’attraction durant toute l’année.

« Au-delà du 10 janvier tout au long de l’année, il y a toujours des manifestations dans les couvents, dans les temples. Et si c’est organisé tout au long de l’année, les gens viendront. Ça va générer des ressources », assure cette poétesse du Vodoun. Pour l’auteure de «Vodoun la Forteresse de l'Espérance », il ne s’agira pas de vendre le Vodoun.

« Quelqu’un a dit qu’on vend l’esprit. Non ! ce n’est pas l’esprit qu’on vend. Mais, la réjouissance. Lorsque le rituel est fait, les adeptes Vodoun sont heureux et ils se manifestent avec leurs habillements soyeux et sacrés. Ils ne restent pas seulement dans leurs temples », explique l’initiée et chercheuse Vodoun qui refuse que son pays continue d’être pauvre alors qu’il est assis sur une mine de trésors.

Le chercheur Franck Ogou qui professe une démarche inclusive indique ce qu’il y a lieu de faire pour avoir l’adhésion totale des gardiens de la tradition. Dans des discussions privées avec les administratifs de l’ANPT qui sont sur la mise en tourisme du Vodoun, le gestionnaire de patrimoine fait savoir qu’il leur déconseille de tenir un discours intimidant : « N’allez pas leur dire "c’est le président qui a dit" au point de les effrayer pour qu’ils vous laissent faire et que des années après, on ait à regretter ce qu’on a fait ».

Hormis ses réserves de prudent, il est totalement acquis à l’idée d’une capitalisation de l’héritage Vodoun légué par les ancêtres.  « Dans le fond, ce n’est pas du tout mauvais de penser qu’on peut profiter de cet héritage-là. Mais, comment est-ce qu’on le fait ? Il y a le côté rituel, cultuel et le côté festif où on peut inviter les tourismes à venir », dit-il rejoignant Micheline Adjovi avec qui il a déjà réalisé des travaux scientifiques.

A la recherche du bon bout par lequel on profiterait de la manne Vodoun il propose l’érection de lieux de pèlerinage pour les religions endogènes qui n’ont rien à envier aux autres d’occident et d’ailleurs. « Si notre Vodoun est une religion au même titre que les autres, nous devons avoir des lieux où celui qui vient et qui veut comprendre, apprendre du Vodoun doit se rendre » signifie Dr Ogou pour qui, il n’y a aucun doute, le Bénin a des éléments, des valeurs, des héritages sur lesquels on peut bien bâtir une offre touristique.

Ce qui dérange ce chercheur qui fait également des travaux sur les espaces urbains, c’est que le Bénin ne s’orne pas de ses attributs de terre de Vodoun.  « On a besoin de dire que quand on vient au Bénin qui est terre de Vodoun, on a des emplacements qui le symbolisent, on a des marqueurs dans l’espace », dit-il faisant allusion à la France avec la tour Eiffel et les nombreuses autres, l’Egypte avec ses pyramides, Rome avec sa basilique, l’Arabie Saoudite avec sa Mecque...

« Quand on arrive au Bénin aujourd’hui, qu’est-ce qui montre que nous sommes une terre du Vodoun ? Il n’y a rien pour un profane » se désole-t-il dénonçant au passage la vente à Porto-Novo, dans la capitale du Bénin, des Vodoun-honto, ces espaces jadis réservés aux manifestations culturels des divinités endogènes et qui, selon lui, devraient constituer les marqueurs dont il parle.